Hommage à Frédéric Benrath, de Claude Louis-Combet.

 

 

  Frédéric Benrath ou la peinture   

  

                                       comme exercice de contemplation      


 Je suis loin de penser que les dédicaces de quelques peintres, dans une oeuvre aussi abondante que celle de Frédéric Benrath, épuisent la somme des personnalités créatrices auxquelles l'artiste se sentait redevable, comme à des sources profondes de sa culture spirituelle et, par là, de son inspiration. D'autres maîtres, certainement, auront compté pour lui, dont les noms  n'apparaissent pas dans les titres de ses oeuvres. Mais enfin, sans prétendre à l'exhaustivité, un premier appel de dédicataires, dont on peut penser qu'ils ont insufflé leur esprit dans la recherche de l'expression, chez le peintre, évoque quelques prestigieuses figures majeures de sensibilité, d'intelligence, de tension et cheminement en  direction de l'infini  et de l'absolu. On y trouve Ruysbroek l'Admirable, Novalis, Hölderlin, Jean-Paul Richter, Caspar David Friedrich, Maurice de Guérin, Paul Celan nommément cités et d'autres, allusivement: saint Jean de la Croix (la Nuit obscure), Gérard de Nerval (Aurélia), Nietzsche  (Incipit Tragoedia). On le voit, le romantisme, et particulièrement le romantisme allemand, est fortement présent, tandis que Benrath se projette lui-même tout entier en des paysages ou espaces symboliques, constitués d'horizons en fuite, de nébulosités incantatoires, de spasmes telluriques, de surgissements de formes sans forme, tenus à leur seule puissance coloristique. Chez les grands poètes du romantisme, le peintre trouve ce qu'il ne cesse de quêter en lui-même: le mystère des lointains par-delà même les lointains, l'assurance de la présence dans la profondeur de l'absence, le point de fuite hors du monde parmi tous les possibles contenus dans la matière, la soif ardente de l'absolu, le goût de l'éternité - autant de points d'appui existentiels en contradiction flagrante avec les incitations du jour, en ce temps qui nous est donné, par ailleurs, en partage. En son oeuvre,  au-dessus de sa vie comme toute oeuvre réellement grande, Benrath inscrit son territoire de distance par rapport au monde et à l'histoire et  nous signifie qu'il n'a de comptes à rendre qu'à la  nécessité intérieure qui le pousse. Cela ne veut pas dire qu'il a rompu avec le monde et le temps, mais que tout son être aspire à une autre dimension, par-delà toutes celles que nous connaissons et qui nous tiennent dans leurs limites. Sa peinture en avance le tracé et suggère puissamment la voie qui semble y conduire. Le courant d'abstraction dans lequel elle s'inscrit, lyrique, cosmique, éthéréin, constitue déjà un support dynamique qui l'ouvre sur l'infinitude du désir et de son accomplissement. Benrath, comme si les racines de son esprit s'attachaient à l'arbre platonicien, oeuvre au plus haut degré de la réminiscence: il s'avance vers ce qu'il possède et qui le possède depuis toujours: le tissu des idées pures, qui forme le réservoir de sens de tout ce qu'il est susceptible de vivre, dans l'étroitesse de sa destinée.  Alors, comme lié à l'épaisseur mystique du romantisme universel, Benrath, notre Frédéric, contemple le monde dans l'absolu de sa beauté. Son regard s'accorde à l'errance du rêve sur la ligne d'horizon qui trace le partage de la Terre et du Ciel, du rivage et de la mer, du passé évanescent et de l'avenir indéterminé. C'est là le stade cosmique de sa démarche créatrice, qui l'a occupé le plus longuement: aveu d'un amour lancinant et exorbitant pour les éléments, pour les puissances qui disposent  des formes, pour les conditions de la matière qui préparent la révélation de l'essentiel et pour les mouvements de l'âme en accord avec l'expression esthétique du spirituel. A travers les titres des peintures - comme une litanie en hommage à l'indéfectible beauté du monde originel - les aspirations souveraines de l'artiste s'énoncent: La Faille, La Ligne d'ombre, L'infracassable noyau de nuit, Ombre d'une seule profondeur, Désert d'eau, Les Jardins du vide - et ces phrases superbes qui valent tout un poème: Fleurissent pour qui voyage, les routes dans l'ouvert, Inséparablement disparaît le jour avec la nuit. De tels intitulés soulignent le caractère foncièrement symbolique de l'expression picturale et son enracinement dans tout un terreau de métaphores lourdes d'expérience intérieure, d'une vivacité toute spontanée en même temps que de haute culture spirituelle, poétique et métaphysique. Un sentiment intense de méditation ou de contemplation émane de ces peintures et nous porte au silence du recueillement, nous qui les regardons et qui passons. Rien de moins bavard, rien de moins anecdotique ni même d'objectif et, en même temps, rien de plus musical, de plus mélodique, de plus harmonieux, de plus proche des choeurs des anges, tels que l'on peut les imaginer, pour autant que l'on s'en souvienne. Choeur des anges plutôt que musique des sphères, car de telles peintures laissent entendre une présence, une respiration, la pression d'une main dans la nôtre, un battement d'aile. Toute une charnalité spiritualisée occupe l'espace, de trace en trace, et nous attire dans sa vivante plénitude. Il n'est pas d'abstraction plus chaleureuse et généreuse que celle des grandes évocations cosmiques de Frédéric.

 

   Le très beau livre que Jean-Noël Vuarnet a consacré à son ami Benrath porte en sous-titre l'affirmation toute péremptoire de Spinoza: " Deus sive Natura (Dieu autrement dit la Nature)". Dans toute la richesse de ses implications panthéistes, cette expression convient excellemment pour évoquer une démarche esthétique visant à rendre sensible moins le monde lui-même que l'esprit, immanent à la matière, et se déployant, comme son propre souffle, en deçà de toute forme, en son obscure intimité. Cette profondeur de sens, dans un processus retenu, et par là même intense, constitue, semble-t-il, l'horizon de l'âme contemplative de l'artiste engagé sur sa voie de création. Le ciel, la terre, l'eau, la lumière, inépuisablement, s'échangent, se mêlent, se combinent en valeurs rythmiques, musicales et coloristiques. On dirait d'un paysage rendu au plein de son intériorité. C'est bien là ce qui est de la Nature, en sa source,  et si ce n'est déjà Dieu, dans la splendeur de la lumière, c'est, du moins, l'espace qui l'annonce et qui s'en remplit.  A ce degré de conscience et à cette hauteur d'expression, l'oeuvre en cours est un permanent exercice de contemplation - au-delà du rêve et de la rêverie, en deçà toutefois de l'illumination mystique. Cet accomplissement n'est cependant pas le dernier. Par la pression d'une exigence d'esprit que lui seul eût été capable de commenter, Frédéric Benrath, au cours de la dizaine d'années qui précéda sa mort, poussa vers un plus grand dénuement sa recherche de l'absolu. Au fil d'une extrême ascèse de sa sensibilité, en quête d'un noyau de pureté, au plus juste de l'essentiel, l'artiste se défit de son adhésion au monde, à la nature cosmique, à ses traces, à ses points de repère, à sa mobilité, à son épaisseur et à sa profondeur, à tout ce qui pouvait tenir les sens en éveil, dans leur enracinement de chair. Il s'aventura, jusqu'à s'y consacrer entièrement, vers la réalisation de grandes peintures monochromes, à la fois nocturnes et lumineuses, dressées là comme des jalons sur sa propre voie d'intériorité, en préfiguration de cette plénitude de pure idée dont la philosophie, depuis Platon, entretenait souci et nostalgie, et dont le peintre, parvenu au point d'excès de son expression, éprouvait l'irréfutable nécessité. Peinture austère, éminemment close et silencieuse n'offrant au regard que la rigueur de sa transcendance - miroir sans éclat, uniformément tendu sur le mystère de l'être et de sa fin dernière.

 

   Lorsqu'il nous a quittés, Frédéric Benrath, artiste métaphysicien par excellence, nous a laissé l'entière image d'un devenir spirituel nourri d'inquiétude et de certitude sans concession: cette voie d'abstraction qui s'approche du coeur du monde  pour en épouser finalement la pellicule lumineuse - la dernière au-dessus du vide.  Pour qui peut l'entendre, cette longue marche en la fidélité à soi-même, a toute la valeur d'un message plus encore que d'un testament.

 

                                                        (Hommage à Frédéric Benrath, Grenoble) 

 

 

 

                                                                          Claude Louis-Combet

                                                                               "Des Artistes"

                                                  Presses universitaires du Septentrion., Lille 2010

 

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"Désert d'eau n°3"
1976